Une prophétie de bohémienne, une nouvelle de Bram Stoker, publiée en 1883







BRAM STOKER
UNE PROPHÉTIE DE BOHÉMIENNE

Première publication en 1883

- Je pense vraiment, dit le docteur, que l'un de nous au moins devrait y aller pour essayer, et voir s'il s'agit ou non d'une imposture.

- Bien ! dit Considine. Après dîner, nous prendrons nos cigares et nous irons faire un tour au campement.

Ainsi, le dîner achevé, la bouteille de bordeaux vidée, Joshua Considine et son ami, le docteur Burleigh, se dirigèrent vers l'extrémité est du terrain communal où se trouvait le campement des bohémiens.

Comme ils s'éloignaient, Mary Considine, qui les avait accompagnés jusqu'au fond du jardin où s'ouvrait le chemin, cria à son mari :

- N'oublie pas, Joshua ! Laisse-leur une chance équitable de lire ton avenir, mais ne leur donne aucun indice, et ne te mets pas à faire de l'œil aux jeunes bohémiennes ! Et prends soin de tenir Gerald hors du danger !

En guise de réponse, Considine leva la main comme le fait un comédien sur scène quand il prête serment, puis se mit à siffler l'air d'une vieille chanson, La Comtesse bohémienne. Gerald entonna la mélodie à son tour, et les deux amis, éclatant d'un rire joyeux, prirent le chemin du terrain communal, se retournant de temps à autre pour saluer Mary qui s'appuyait sur la barrière et, dans le crépuscule, les regardait s'éloigner.

C'était une belle soirée d'été, l'air lui-même était empli de quiétude et de bonheur calme, symbole extérieur de la paix et de la joie qui faisaient un paradis de la maison du jeune couple. La vie de Considine n'avait pas été riche en événements. Le seul élément perturbateur qu'il ait jamais connu avait été la cour qu'il avait faite à Mary Winston, et l'opposition longtemps manifestée par ses parents ambitieux qui espéraient un parti plus brillant pour leur fille unique. Quand M. et Mme Winston avaient découvert l'attachement du jeune avocat, ils avaient essayé d'éloigner les jeunes gens en envoyant leur fille faire une longue série de visites en province, après avoir obtenu d'elle la promesse de ne pas correspondre avec son amant pendant son absence. L'amour toutefois avait surmonté l'épreuve. Ni l'absence ni le silence n'avaient paru refroidir la passion du jeune homme, et la jalousie semblait une chose inconnue de sa nature confiante ; ainsi, après une longue période d'attente, les parents cédèrent et les jeunes gens se marièrent.

Ils habitaient le cottage depuis quelques mois et commençaient à se sentir chez eux. Gerald Burleigh, vieil ami d'université de Joshua, et lui-même victime jadis de la beauté de Mary, était arrivé la semaine précédente avec l'intention de rester avec eux aussi longtemps qu'il pourrait s'arracher à son travail à Londres.

Quand son mari eut complètement disparu, Mary revint à la maison, et, s'asseyant au piano, consacra une heure à Mendelssohn.

Il fallut peu de temps pour traverser le terrain communal, et, avant que les deux cigares fussent terminés, les deux hommes avaient atteint le campement des bohémiens. L'endroit était aussi pittoresque que le sont d'ordinaire les campements de bohémiens - quand ils sont plantés dans les villages et que les affaires sont bonnes. Il y avait quelques curieux autour du feu, investissant leur argent dans les prophéties, et beaucoup d'autres, plus pauvres ou plus économes, qui restaient à l'écart du campement, mais assez près pour voir tout ce qui se passait.

Quand les deux amis s'approchèrent, les villageois, qui connaissaient Joshua, s'écartèrent un peu, et une jolie bohémienne aux yeux perçants vint à eux et proposa de leur prédire l'avenir. Joshua tendit sa main, mais la fille, négligeant de l'examiner, le dévisagea d'une façon très étrange. Gerald donna un coup de coude à son ami :

- Tu dois lui donner une pièce, dit-il. C'est à cette seule condition que se manifestera le mystère.

Joshua tira une demi-couronne de sa poche et la lui tendit, mais sans regarder la pièce, elle répondit :

- Vous devez mettre une pièce de plus dans la main de la bohémienne.

Gerald rit.

- Vraiment, tu n'en rates pas une, dit-il.

Joshua était le genre d'homme - le genre universel capable de supporter le regard fixe d'une jolie fille. Aussi, avec un certain détachement, il répondit :

- Très bien, ma belle ; mais en échange, vous devrez me prédire un très bel avenir. (Et il lui tendit un demi-souverain qu'elle prit en disant :)

- Ce n'est pas à moi de vous prédire un bon ou un mauvais avenir, je lis simplement ce que les étoiles disent.

Elle prit sa main droite et la retourna, la paume en l'air, mais à l'instant où ses yeux la déchiffraient, elle la laissa tomber comme si celle-ci était chauffée à blanc, et, le regard effrayé, elle s'éclipsa rapidement. Levant alors le rideau de la grande tente qui occupait le centre du campement, elle disparut à l'intérieur.

- Tu t'es fait encore avoir, dit le cynique Gerald.

Joshua paraissait étonné, et pas du tout satisfait. Ils surveillèrent tous deux la tente principale. Peu après émergea du rideau entrouvert non pas la jeune bohémienne, mais une femme d'un certain âge, au maintien digne et à la présence imposante.

Au même instant, le campement entier sembla se figer. Le claquement des langues, les rires, toutes les activités cessèrent un bref moment, et les hommes et les femmes qui étaient assis, ou à moitié couchés, se levèrent pour venir s'approcher de la bohémienne à l'aspect impérial.

- La Reine, bien sûr, murmura Gerald. Nous avons de la chance, ce soir.

La Reine des bohémiens jeta un regard perçant autour du campement et puis, sans hésiter un instant, vint droit sur Joshua et se planta devant lui :

- Donnez votre main, dit-elle d'un ton sans réplique. De nouveau Gerald murmura :

- On ne m'a jamais parlé sur ce ton depuis que j'étais à l'école.

- L'or en échange de votre main.

- Entre dans son jeu, souffla Gerald, et Joshua déposa un nouveau demi-souverain dans la paume tendue.

La bohémienne étudia la main en fronçant les sourcils ; puis tout à coup, regardant Joshua bien en face, elle lui dit :

- Avez-vous une forte volonté, avez-vous un cœur loyal qui peut faire preuve de courage devant l'être que vous aimez ?

- Je le pense, mais je crains de ne pas avoir suffisamment de vanité pour en convenir.

- Alors je répondrai pour vous. Je vois en effet sur votre visage de la résolution, et même de la détermination. Vous avez une femme et vous l'aimez ?

- Oui, répondit Joshua avec emphase.

- Alors, quittez-la immédiatement pour ne plus jamais la revoir. éloignez-vous d'elle tout de suite, dans la fraîcheur de votre amour et la pureté de votre cœur, incapable de faire le moindre mal. Partez vite, partez loin, et ne la revoyez jamais plus !

Joshua retira sa main rapidement et dit : " Merci ! " mais avec raideur et sur le ton du sarcasme, tout en cherchant à s'éloigner.

- Ah, non ! Ne t'en va pas comme ça ! dit Gerald. Mon vieux, ça ne vaut pas la peine de s'indigner contre les étoiles ou leur prophète, et en plus, ton souverain, qu'est-ce qu'il devient ? Au moins, écoute-la jusqu'à la fin.

- Silence, ribaud, ordonna la Reine, vous ne savez pas ce que vous dites. Laissez-le partir ; partir ignorant s'il ne veut rien savoir.

Joshua fit demi-tour immédiatement :

- Non, nous allons en finir avec cette histoire, dit-il. Maintenant, madame, vous m'avez donné un conseil et je vous ai payée pour lire mon avenir.

- Je t'en avertis, dit la bohémienne. Les étoiles se sont tues pendant longtemps ; laissons le mystère qui les entoure demeurer longtemps encore.

- Ma chère madame, je ne passe pas à côté d'un mystère tous les jours et je préfère en avoir pour mon argent plutôt que de rester dans l'ignorance. Cette dernière, je m'en accommode quand je veux, et pour rien.

Gerald acquiesça :

- J'en ai chez moi un grand stock d'invendables !

La Reine des bohémiens dévisagea sévèrement les deux hommes et leur dit :

- Comme vous voulez ! Vous avez décidé : vous opposez à mon avertissement le mépris, et à mon appel la plaisanterie. Que le destin tombe sur vos têtes !

- Amen ! dit Gerald.

D'un geste impérieux, la Reine reprit la main de Joshua et commença à lui prédire son avenir :

- Je vois ici du sang qui coule ; il va couler ; il coule devant mes yeux. Il coule dans le cercle brisé d'un anneau de mariage brisé.

- Continuez, dit Joshua, souriant. Gerald était silencieux.

- Dois-je parler plus clairement ?

- Certainement. Nous autres, communs mortels, nous voulons quelque chose de précis. Les étoiles sont lointaines et leur message est quelque peu obscur.

La bohémienne frémit et se mit à parler d'une façon impressionnante :

- Voici la main d'un assassin ! L'assassin de sa femme !

Elle laissa tomber la main et détourna la tête. Joshua rit :

- Vous savez, dit-il, si j'étais à votre place, j'introduirais un peu de jurisprudence dans mon système de prédiction. Par exemple, vous dites que " cette main est la main d'un assassin ". Eh bien ! quoi qu'elle puisse être à l'avenir, ou devenir, pour le moment elle n'en est pas une. Vous devriez dire votre prophétie dans des termes tels que : " La main qui sera celle d'un assassin ", ou plutôt : " La main qui sera celle d'une personne qui sera l'assassin de sa femme ". Les étoiles, vraiment, ne sont pas très calées sur ces questions techniques.

La bohémienne ne fit pas de commentaire, mais, baissant la tête d'un air triste, elle marcha lentement vers la tente et disparut en soulevant le rideau.

Silencieux, les deux hommes prirent le chemin du retour et retraversèrent la lande. Après un certain temps, et avec un peu d'hésitation, Gerald se mit à parler :

- Naturellement, mon vieux, tout cela n'est qu'une plaisanterie, une plaisanterie effrayante, mais une plaisanterie. Ne vaudrait-il pas mieux la garder pour nous ?

- Que veux-tu dire ?

- Eh bien, ne pas la raconter à ta femme. Elle pourrait l'alarmer.

- L'alarmer ? Mais, mon cher Gerald, à quoi penses-tu ? Mary ne serait ni alarmée ni effrayée par moi, même si toutes les bohémiennes, qui ne sont jamais venues de Bohême, se mettaient d'accord pour dire que je vais l'assassiner, ou que je vais avoir une pensée blessante à son égard, et cela dans un laps de temps aussi long qu'il lui faudrait pour dire " Non ".

Gerald rétorqua :

- Mon cher, les femmes sont superstitieuses, beaucoup plus que nous ne le sommes. Et aussi, elles sont bénies - ou maudites -, avec leur système nerveux auquel nous sommes étrangers. Je ne le vois que trop dans mon travail pour ne pas en tenir compte. Crois-moi, ne lui dis rien, ou tu vas l'effrayer.

Le visage de Joshua se durcit quand il répondit :

- Mon cher, je n'aurai pas de secret pour ma femme. En avoir serait détruire l'entente qui règne entre nous. Nous n'avons pas de secret l'un pour l'autre. Si jamais nous en avons, alors attends-toi que survienne quelque chose de bizarre entre nous !

- Néanmoins, dit Gerald, même si je dois t'irriter, je te le répète avant qu'il ne soit trop tard, il vaut mieux ne pas lui en parler.

- Ce sont les mêmes mots que ceux de la bohémienne, dit Joshua. Tous les deux, vous avez le même avis. Dis-moi, mon vieux, est-ce que c'est un coup monté ? C'est toi qui m'as parlé du campement des bohémiens ; est-ce que tu aurais arrangé tout cela avec Sa Majesté ?

Joshua avait parlé d'un air mi-sérieux, mi-plaisant. Gerald lui assura qu'il n'avait entendu parler du campement que le matin même. Mais Joshua se moquait de son ami, et durant cet échange de plaisanteries, le temps avait passé et ils entrèrent dans le cottage.

Mary était assise au piano mais ne jouait pas. L'obscurité avait éveillé de tendres sentiments dans sa poitrine et ses yeux étaient emplis de douces larmes. Quand les deux hommes entrèrent, elle se glissa à côté de son mari et l'embrassa. Joshua prit une pose tragique :

- Mary, dit-il d'une voix profonde, écoute les paroles du sort. Les étoiles ont parlé et le destin est scellé.

- Alors, dis-moi, chéri ? Dis-moi l'avenir, mais ne m'effraie pas.

- Bien sûr que non, ma chérie. Mais il est une vérité qu'il faut que tu connaisses. Elle est nécessaire, même, afin que tous les arrangements puissent être pris à l'avance et chaque chose accomplie décemment et dans l'ordre.

- Continue, chéri. Je t'écoute.

- Mary Considine, il n'est pas impossible que l'on voie un jour ton effigie chez Madame Tussaud. Les étoiles, qui se moquent des juristes, ont annoncé la nouvelle sinistre : cette main sera rouge, rouge de ton sang. Mary ! mon Dieu !

Il s'était précipité, mais trop tard, pour la rattraper avant qu'elle ne tombe évanouie sur le sol.

- Je te l'avais dit, commenta Gerald. Tu ne les connais pas comme je les connais.

Peu après, Mary reprit conscience, mais pour sombrer aussitôt dans une forte hystérie qui la fit rire, pleurer et divaguer. Elle criait : " Tenez-le à distance de moi, de moi ! Joshua, mon mari ! " et bien d'autres paroles d'appel au secours et de frayeur.

Joshua Considine était dans un état d'esprit proche du désespoir ; quand, enfin, Mary redevint calme, il s'agenouilla devant elle, embrassa ses pieds, ses mains, ses cheveux, l'appela de tous les noms doux et lui adressa toutes les paroles tendres que ses lèvres pouvaient formuler. Toute la nuit il resta assis à son chevet et lui tint la main. Tard dans la nuit, et jusqu'au petit matin, elle se réveilla plusieurs fois de son sommeil et cria comme effrayée jusqu'à ce qu'elle fût réconfortée par la conscience que son mari veillait à son côté.

Au cours du petit déjeuner, qui fut servi tard le lendemain matin, Joshua reçut un télégramme qui le réclamait à Witteric, un village situé à une vingtaine de miles. Il hésita à s'y rendre, mais Mary ne voulut pas qu'il restât, et un peu avant midi il partit dans son cabriolet.

Quand elle fut seule, Mary se retira dans sa chambre. Elle ne se montra pas au déjeuner, mais quand le thé de l'après-midi fut servi sur la pelouse, sous le grand saule pleureur, elle vint se joindre à son invité. Elle semblait tout à fait remise de sa maladie de la veille au soir. Après quelques remarques anodines, elle dit à Gerald :

- Bien sûr, c'était bête hier soir, mais je n'ai pas pu m'empêcher de me sentir effrayée. Je crois que je le serais encore si je me permettais d'y penser. Mais après tout, ces gens ne font qu'imaginer ces choses et je suis en mesure de prouver que la prédiction est fausse - si la prédiction est bien fausse, ajouta-t-elle tristement.

- Que comptez-vous faire ? demanda Gerald.

- Aller moi-même au campement des bohémiens, et demander à la Reine de me prédire l'avenir.

- Parfait ! Je peux vous accompagner ?

- Oh, non ! Cela gâcherait tout ! Elle pourrait vous reconnaître et me deviner, et arranger ses prédictions ! J'irai cet après-midi, toute seule.

à la fin de l'après-midi, Mary Considine prit la direction du campement des bohémiens. Gerald l'accompagna jusqu'à l'entrée du terrain communal et revint seul. Une demi-heure s'était à peine écoulée que Mary revint dans le salon où Gerald était étendu sur le canapé en train de lire.

Elle était pâle comme la mort et dans un état d'excitation extrême. Elle avait à peine traversé le seuil qu'elle s'effondra en gémissant sur le tapis. Gerald se précipita pour l'aider à se relever, mais elle fit un effort extrême, se contrôla et lui demanda le silence. Il attendit, et le désir de lui obéir parut être le meilleur secours, parce que après quelques minutes elle sembla un peu remise et put lui dire ce qui s'était passé.

- Quand je suis arrivée au camp, il me sembla qu'il n'y avait pas âme qui vive. Je me dirigeai vers le centre et j'attendis. Tout à coup, une grande femme apparut à côté de moi. " Quelque chose m'a dit qu'on me voulait ", me dit-elle. Elle tendit la main et j'y glissai une pièce d'argent. Elle tira de son cou un petit objet d'or et le déposa à côté. Puis elle les prit tous deux et les jeta dans le ruisseau qui passait à nos pieds. Puis elle prit ma main dans les siennes et se mit à proférer : " Rien que le sang dans cet endroit coupable " et elle s'éloigna. Je la rattrapai, lui demandai de m'en dire davantage. Après quelques hésitations, elle dit : " Hélas ! hélas ! Je vous vois couchée au pied de votre mari, et ses mains sont rouges de sang. "

Gerald ne se sentit pas du tout à l'aise et voulut plaisanter.

- Assurément, dit-il, cette femme est hantée par l'idée d'un meurtre.

- Ne riez pas, dit Mary, je ne puis le supporter. Et, comme saisie par une impulsion soudaine, elle quitta la pièce.

Peu après, Joshua revint, souriant et de bonne humeur, aussi affamé qu'un chasseur après sa longue promenade. Sa présence réconforta sa femme qui sembla beaucoup plus souriante, mais elle ne mentionna pas l'épisode de la visite au campement des bohémiens, si bien que Gerald se tut lui aussi. Comme par un consentement tacite, le sujet ne fut pas abordé pendant la soirée. Mais une expression étrange et décidée passa sur le visage de Mary, que Gerald ne put pas ne pas voir.

Le lendemain matin, Joshua descendit au petit déjeuner plus tard que de coutume. Mary s'était levée tôt et se promenait dans la maison depuis le matin. Le temps passant, elle semblait devenir nerveuse, et, de temps à autre, elle jetait autour d'elle un regard anxieux.

Gerald ne put que remarquer que personne au petit déjeuner n'arrivait à avaler la nourriture de façon satisfaisante. Ce n'était pas que les côtelettes fussent dures, mais les couteaux étaient émoussés. Lui, étant invité, bien sûr ne fit pas de commentaire. Mais bientôt, il vit Joshua qui passait son doigt sur le bord de la lame de son couteau d'une façon inconsciente. En le voyant faire, Mary devint pâle et faillit s'évanouir.

Après le petit déjeuner, ils sortirent tous sur la pelouse. Mary composa un bouquet et dit à son mari : " Cueille-moi quelques-unes de ces roses, chéri. "

Joshua attira une branche du rosier qui grimpait sur la façade de la maison. La tige fléchit, mais elle était trop épaisse pour qu'elle pût être cassée. Il mit la main à sa poche pour prendre son couteau mais ne le trouva pas.

- Donne-moi ton couteau, Gerald, dit-il.

Mais Gerald n'en avait point, aussi alla-t-il dans la salle à manger et en prit un sur la table. Il revint, touchant le fil de la lame et grommelant :

- Que diable ! que s'est-il passé avec tous les couteaux, ils semblent tous être ébréchés ?

Mary se détourna subitement et rentra dans la maison.

Joshua s'essaya à couper la tige avec son couteau émoussé comme font les cuisinières dans les campagnes avec les cous des poulets, ou les garçons quand ils coupent de grosses ficelles. Avec un peu d'effort, il accomplit sa tâche. Les roses poussaient épaisses sur la branche, aussi décida-t-il de cueillir un grand bouquet.

Il ne put pas trouver un seul couteau aiguisé dans la desserte où étaient rangés les couteaux, aussi il appela Mary, et quand elle arriva, il lui dit ce qui se passait. Elle semblait si agitée et si misérable qu'il ne put résister au désir de savoir la vérité, et, comme étonné et blessé, il lui demanda :

- Tu veux dire que c'est toi, toi qui as fait ça ?... Elle l'interrompit :

- Oh ! Joshua ! j'avais si peur.

Joshua, après un moment, reprit, un air décidé sur son visage blême :

- Mary, dit-il, c'est ainsi que tu as confiance en moi ? Je ne l'aurais pas cru.

- Oh ! Joshua ! cria-t-elle en le suppliant, pardonne-moi, et elle versa des larmes amères.

Joshua réfléchit un instant et dit :

- Je comprends maintenant. Il faut en finir avec tout cela, ou nous deviendrons tous fous. Il courut au salon :

- Où vas-tu ? cria presque Mary.

Gerald intervint, disant qu'il n'était pas superstitieux au point d'avoir peur d'instruments émoussés, surtout quand il vit Joshua sortir de la porte-fenêtre, tenant à la main un grand couteau gourka qui, d'ordinaire, était posé sur la table du milieu - c'était un cadeau que son frère lui avait envoyé de l'Inde du Nord, un de ces grands couteaux de chasse utilisés dans les combats à l'arme blanche et qui avaient été si efficaces contre les ennemis des Gourkas loyaux, lors de leur mutinerie. Lourd, mais bien équilibré dans la main, il semblait léger, avec sa lame effilée comme un rasoir. Avec l'un de ces couteaux, un Gourka aurait pu couper un mouton en deux.

Quand Mary vit son époux sortir de la pièce l'arme à la main, elle se mit à crier dans un accès de frayeur, et les hystéries de la nuit passée revinrent immédiatement.

Joshua courut vers elle et, la voyant tomber, jeta le couteau et essaya de la rattraper.

Mais il intervint une seconde trop tard, et les deux hommes crièrent en même temps en voyant Mary affalée sur la lame nue.

Gerald, arrivé près d'elle, constata qu'en tombant la lame était restée en partie fichée dans l'herbe, et qu'elle avait entaillé la main gauche de Mary. Quelques-unes des petites veines de sa main étaient tranchées et le sang coulait librement de sa blessure. Pendant qu'il mettait un pansement, il fit remarquer à Joshua que l'anneau de mariage avait été coupé par l'acier.

Ils l'emportèrent, évanouie, dans la maison. Quand, après un certain temps, elle reprit conscience, son bras en écharpe, elle était apaisée et heureuse. Elle dit à son mari :

- La bohémienne était merveilleusement près de la vérité ; trop près pour que la vraie chose puisse jamais arriver maintenant, chéri.

Joshua se pencha et embrassa la main blessée.

Fin