Etude sur le monde des guerisseurs et des rebouteux, par Charles Geniaux







GUERISSEUR ET REBOUTEUX

Vieux rebouteux breton

Dans presque tous les coins de France, quand les citadins sont villégiature, ils peuvent encore entendre parler de certains rebouteux qui, fameux la ronde, voient chaque Jour venir eux des bandes d'éclopés ayant bien plus foi en leurs sortilèges qu'en la science des médecins. Le très distingué romancier Charles GÉNIAUX, qui connaît admirablement les moeurs, les traditions et les préjugés de certains campagnards, montre nos lecteurs quelques pittoresques figures de rebouteux qu'il a connus, et décrit quelques-unes de leurs pratiques amusantes et bizarres.

Ce texte a été publié initialement sur le magazine Touche à Tout, numéro 4 d'avril 1910.




VOYAGE DANS LE MONDE DES GUERISSEURS ET REBOUTEUX

Par CHARLES GÉNIAUX

Malgré le nombre toujours croissant des médecins de campagne, celui des rebouteux ne diminue pas. Si presque chaque chef-lieu de canton est soigné pur un docteur intelligent et actif, il se flatte secrètement de posséder un rebouteux dont le savoir et l'expérience valent, au dire des villageois, tous les diplômes du médecin.

Le rebouteux est un personnage quasi-mystérieux. Pour les paysans, son pouvoir de guérisseur est, n'en pas douter, surnaturel. Il a reçu sa naissance d'une fée bienfaisante un don merveilleux. Le malin n'a cure de protester. S'il n'invoquait que son adresse, son crédit près de ses clients serait moindre. Aussi, dans les villages, pouvons-nous observer tout un petit monde que les paysans considèrent avec un respect mêlé de crainte : les rebouteux, les sourciers, les leveurs de trésors, les taupiers, tous plus ou moins sorciers.

Les pratiques des rebouteux sont une survivance de la médecine empirique, et l'on pourrait dire fantastique, du moyen âge. Si les chauves-souris, les pigeons vivants, les crapauds et les serpents n'entrent plus dans la préparation des remèdes de nos Esculapes villageois (et encore je ne saurais certifier que ces ingrédients en soient jamais bannis), les produits les plus invraisemblables et les plus répugnants sont avalés sans sourciller par les crédules malades.

Nous devons reconnaître que les rebouteux ne sont pas tous des charlatans. Leur habileté « renouer » a plus d'une fois eu raison d'une entorse ou d'une épaule démise, et leur connaissance des simples a combattu heureusement une fièvre ou un gros rhume. Quelquefois même, lorsque la science théorique du médecin échoue, leur expérience triomphe. Quand ce cas se produit une seule fois, il n'en faut pas plus pour établir leur réputation dix lieues la ronde.

Guerisseur soignant un mal d'estomac

Une autre raison de leur faveur, c'est que le paysan se sent plus l'aise pour exposer ses misères et ses infirmités un homme du peuple, comme lui, qu' un monsieur dont le langage scientifique dépasse son faible entendement. Entre pauvres gens il faut bien s'entraider, et le rebouteux qui ne demande pour prix de sa peine qu'une très modique rétribution est bien près de passer aux yeux de ses concitoyens pour un bienfaiteur.

On pourrait diviser les rebouteux en deux catégories. Les guérisseurs, c'est--dire ceux qui diagnostiquent les maladies et les soignent l'aide de potions, d'infusions ou de cataplasmes : les médecins, dirons-nous; les rebouteux proprement dits, ceux qui ont pour but, suivant le vieux mot français de rebouter, de renouer les membres et que nous appellerons les chirurgiens de nos campagnes.

Bien avant l'apparition des doctoresses patentées, de braves femmes, souvent fort ignorantes, s'étaient improvisées guérisseuses. Si elles laissent aux hommes l'art de redresser les membres, elles gardent les secrets des simples, des remèdes et des pratiques efficaces pour les menues maladies. Ce sont presque toujours de vieilles femmes que l'âge et l'expérience désignent au respect de tous. Leur crédit est presque toujours plus grand aux alentours qu'au village même où elles habitent, aussi n'hésitent-elles pas entreprendre de petits voyages au. cours desquels elles exercent leur métier. Ne rions pas. Si quelquefois leur ignorance a envoyé de vie trépas un malade gravement atteint, elles soulagent souvent leurs patients par les moyens les plus rudimentaires : le lit, la chaleur et quelques chaudes infusions. Mais lorsqu'elles veulent impressionner les paysans, elles ont recours des remèdes plus imprévus.

A J**, une morticole fameuse par ses inventions charlatanesques, la mère Lemouée, guérit les maux d'estomac et la colique en appliquant sur le ventre un petit sac rempli de terre chauffée dans la poêle. Lorsque le malade va la trouver et qu'elle a diagnostiqué son mal, elle enlève l'aide d'une pelle un peu de la terre battue du sol d'une chapelle ruinée de son voisinage, Saint-Thuriau. Pourquoi cette terre plutôt qu'une autre ? C'est que cette argile vénérable foulée par les pieds des générations a été bénite pendant cinq siècles. Chaque dimanche l'eau sainte du goupillon l'a arrosée et elle possède des vertus bienfaisantes, uniques dans toute la région.

Nous surprîmes un jour la guérisseuse au moment où elle opérait. Comme elle faisait sauter lestement sa poêle au-dessus des sarments, nous, lui demandâmes si c'était en l'honneur du mardi gras qu'elle fricassait ainsi des crêpes ? Elle rit, car cette excellente femme n'apporte aucune gravité dans ses fonctions ; elle estime, l'égal du docteur " Tant mieux ", qu'il faut égayer les malades. Des gémissements attirèrent mon attention et je distinguai dans un coin sombre où il s'était blotti un jeune garçon. Il se plaignait de l'estomac. Sans doute il avait trop mangé de châtaignes crues. Dans la nuit il avait pensé étouffer.

- Rassure-toi, mon gars, la mère Lemouée va te soulager ; et, ce disant, après avoir palpé de ses rudes mains l'estomac gonflé de l'enfant, elle lui appliqua sur la peau la terre chaude contenue dans un sachet. Il hurla qu'on le brûlait vif, mais énergiquement la " doctoresse " maintint le sac sous la chemise. Bientôt la chaleur agit sur le malade qui ne tarda pas déclarer qu'il se sentait mieux.

La guerisseuse Mathurine Monterblanc

La poêle joue un grand rôle dans les pratiques de la mère Lemouée. Elle s'en sert également pour griller l'avoine qu'elle emploie avec succès pour, guérir les points de côté.

Les plantes n'ont point de secrets pour elle. Elle sait que l'herbe mille-feuilles est souveraine pour les saignements de nez. L'herbe sainte, cette plante dont le dessous est farineux, trempée dans du vin blanc, guérit la fièvre. Que de jeunes filles qui "languissaient " auxquelles elle a rendu les fraîches couleurs de la santé en leur faisant boire du vin blanc dans lequel avaient bouilli de l'hysope, du myrte et de l'herbe sainte !

Il n'y en a pas une comme elle, pour guérir les rhumatismes. Elle me confie avec orgueil, mais sous le sceau du secret, que le juge de paix de V., tout monsieur qu'il est, après avoir consulté les médecins les. plus célèbres de Paris, a été bien aise de venir la trouver. Ce grand chasseur devant l'Éternel gémissait de ne, plus pouvoir, courir les champs. Des rhumatismes articulaires, la goutte et encore trois ou quatre autres maladies le rendaient plus impotent qu'un nonagénaire. Mais depuis qu'elle l'a frotté énergiquement avec " l'herbe-au-cheval ", macérée dans du cidre doux :

- Mon cher, nous dit-elle, il court plus vite que vous et moi.

Elle me demande si par hasard je n'aurais pas la jaunisse  Je saute et je proteste, effrayé.

- Dans ce cas, répondit-elle, vous n'auriez qu' avaler haute dose de la betterave marinée dans du lait. C'est parfait contre la bile.

Quelques semaines plus tard nous rendions visite un ancien menuisier, le père Girot, qui gagne beaucoup plus d'argent avec ses recettes qu'en rabotant des planches. Nous arrivons chez lui le jour du marché. Les clients ne tardent pas affluer dans sa boutique. Voici un homme qui, depuis huit jours, souffre de telles névralgies qu'il lui prend des envies de cogner son front contre les murailles, Le bonhomme Girot hausse dédaigneusement les épaules. Point n'est besoin de s'ouvrir le crâne pour guérir une migraine. Il va dans son courtil, cueille une feuille de chou large et résistante qu'il enduit de saindoux sur l'un des côtés et l'applique sur le front au moyen d'un mouchoir fortement noué. Si cela ne réussit pas, que le malade revienne demain et, au lieu de saindoux, il mettra sous la feuille un morceau de pain noir trempé dans le vinaigre.

Voici une jeune fille dont la joue rouge et gonflée semble prête éclater. Elle souffre d'une fluxion occasionnée par une mauvaise dent.

- Mal de dents, mal d'amour ! ma fille, s'écrie en riant le vieillard. A mon âge tu n'en souffriras plus et tu le regretteras. Mais si tu veux dès l'instant le guérir, pile du piment et du gros sel ; mets cela dans un morceau de mousseline et serre fortement ce sachet entre tes mâchoires ; la douleur disparaîtra aussitôt.

Les ordonnances se succèdent rapidement et j'admire comment ce médicastre n'est jamais pris au dépourvu.

Un enfant se convulse dans les quintes de toux. Il diagnostique la coqueluche et ordonne sa mère de lui faire boire du lait de jument. Une femme arrive essoufflée en se traînant sur deux cannes. " Une tisane de menthe poivrée calmera votre asthme ", déclare-t-il la consultante. Un meunier se plaint des maux de gorge qu'il a gagnés dans les brouillards de la rivière; un sirop de capillaires, cette plante qui tapisse les vieux puits abandonnés, le guérira.

Rebouteux soignant un torticoli

J'avais entendu parler de Mathurine Monterblanc qu'on disait experte soigner les yeux. Je me rendis son village de Branbuan avec le désir d'assister ses opérations. L'occasion ne tarda pas se présenter, car dans les campagne les ophtalmies sont encore nombreuses. La malpropreté et les mouches qui abondent dans les fermes en sont les principales causes. Mathurine est une vieille petite bonne femme silencieuse. Elle n'a point la faconde et l'aplomb de " la Lemouée ", mais elle en impose tout de-même ses malades par la gravité de ses gestes et par sa piété, car elle ne manque point d'invoquer Dieu avant chaque opération. Ses clients sont principalement des enfants et quelques vieillards que la cécité menace. Pour guérir une ophtalmie purulente, elle crève avec une épingle un escargot-bien gras et elle fait couler cette liqueur dans l'oeil malade. C'est très simple. Enlever une taie exige plus d'adresse. Elle y excelle et l'on lui amène de très loin les enfants qui en sont atteints. Voici comment elle opère : elle pose devant le malade un miroir rond et l'oblige le fixer de son oeil atteint. En même temps, elle prononce a haute voix l'oraison qui préserve des impuretés. Il s'agit maintenant d'enlever la taie. Penchée sur l'enfant, elle renverse sa tête en arrière et, dardant sur l'oeil sa langue pointue, elle enlève prestement la peau blanche ! D'autres rebouteuses emploient une plume de poulet, mais Mathurine Monterblanc affirme que son coup de langue est plus énergique et plus efficace.

Les consultations des rebouteux dépassent parfois les bornes de l'honnêteté.

Comme je m'étonnais de l'état de conservation vraiment surprenant de ma voisine, la mère Béric, l'on m'affirma qu'elle le devait un remède... étrange... innommable, qu'elle avait absorbé voici déj longtemps. Sur l'ordre d'une vieille sorcière de R., elle fit cuire une pomme dans la cendre et introduisit dedans un peu de... bran. Elle avala le tout sans sourciller. C'est pour cela qu'elle est encore si droite et si vaillante quatre-vingt-dix ans sonnés, m'assure pieusement une de ses voisines.

Je certifie l'authenticité de cette histoire qui nous prouve que Zola n'avait pas encore tout dit sur le réalisme de nos paysans.

D'une façon générale, les rebouteux se succèdent de père en fils. Ce don de guérisseur est comme le don de baraka, de bénédiction, que les chérifs marocains transmettent leurs enfants. Cependant, il se produit des cas de vocation dans des familles où pas un ancêtre ne fut rebouteux. Au bourg de P., le célèbre rebouteux Jan Giquel nous raconta son histoire.

" Quand j'étais petit, nous dit-il, je faisais le diable quatre et j'étais sans cesse démis. Mon pied était peine guéri d'une entorse qu'une de mes épaules se luxait ou qu'une côte sur laquelle j'étais rudement tombé pénétrait dans mon estomac ! Mes parents, qui ne voulaient point avoir un estropié, me conduisaient souvent chez un chirurgien de campagne fort réputé, Jules Queltas. J'observais la manière dont il remettait mes membres en place et, un jour, je dis mon père : " Inutile de vous déranger pour me mener chez le grand Jules, laissez-moi essayer de soigner cette foulure au poignet. " j'y parvins. Depuis lors je n'eus d'autre médecin que moi-même. Mais, en grandissant, je devins plus raisonnable et mes membres demeurèrent leur place. Par contre, j'eus l'occasion de soigner mes jeunes frères et, bientôt, ma réputation commença s'établir dans la commune. Maintenant je reboute en moyenne quarante personnes par semaine. On vient me voir des départements voisins. Je n'exagère pas. Prenez vos renseignements et sachez aussi, mon cher monsieur, que je ne me fais jamais payer. J'accepte ce que l'on me donne, mais je n'exige jamais rien. Je suis rebouteux par charité. C'est un devoir pour moi et non un métier de soulager ceux qui souffrent, car, quand on n'a que son corps pour gagner sa, vie, on est trop malheureux, " conclut solennellement Jean Giquel.

La spécialité de ce rebouteux, son triomphe, c'est la réduction des bras cassés, mais il ne refuse pas de traiter les jambes. Voici sa façon de renouer : il palpe minutieusement le malade afin de chercher l'emplacement des jointures. Quand il a trouvé, il remet les os en place et masse vigoureusement les muscles afin de rétablir la circulation du sang. Quand il s'agit de rebouter un bras démis, Giquel prend une grosse pelote de drap fabriquée par lui et la place sous l'aisselle du patient. Ensuite il appelle son aide ses valets. L'un d'eux maintient solidement le blessé assis sur une chaise, l'autre tire sur le bras pendant que Jean remet avec ses mains l'épaule sa place naturelle. Il ne s'émeut pas des cris et des jurons de son client, et quand il n'a pas réussi du premier coup il recommence avec plus d'énergie. C'est un rude travail. La sueur perle son front, mais il est heureux quand le malade apaisé s'en retourne en le bénissant.

Pour le lumbago, Jean assoit califourchon le patient, le prend bras-le-corps en enfonçant de toutes ses forces son genou dans les reins. Celle traction violente produit d'excellents résultats sur l'abdomen, nous assure-t-il. Et quand le malade se plaint, il renouvelle la torsion jusqu' ce qu'il se déclare guéri. La réputation de Giquel est telle que les clients encombrent sa maison et qu'il ne peut suffire la besogne.

En général, les rebouteux fréquentent les foires et les marchés. Ils s'installent au premier étage d'une auberge bien achalandée. Cette condition est indispensable pour ne pas donner l'éveil aux gendarmes chargés de requérir contre tous ceux qui exercent illégalement la médecine. Les malades peuvent aussi alléguer le prétexte de manger et de boire. L'aubergiste complice du rebouteux, puisque le malade a recours ses alcools pour se donner du courage, a soin d'éloigner les personnes suspectes et de détourner les soupçons. Les cris des patients sont tels qu'ils suffiraient dénoncer l'opérateur s'ils n'étaient couverts par le tapage des consommateurs.

Jan Giquel, rebouteux

Dréan, qui chaque samedi vient au marché de M., se flatte d'être très fort en ostéologie. Il connaît mieux qu'un médecin, annonce-t-il, tous les nerfs et les os du corps humain et, en effet, il vous les cite en les estropiant. I1 dit d'ailleurs un esquelette, un périmé pour le péronée ; un matacarde pour le métacarpe et même une rouelle la place de rotule. Ce savant, rustique croit aussi que chaque jointure est maintenue par un petit nerf plus dur qu'un fil d'acier ; sans cela, ajoute-t-il, on ne tiendrait pas debout sur ses jambes. L'assurance de Dréan et les termes scientifiques qu'il employait avec abondance nous confondirent d'admiration. Je m'aperçus bien vite que Dréan connaissait Paris et qu'il avait fréquenté quelques-uns de ses confrères de la capitale Ce renoueur emploie des appareils qu'il fabrique bon marché. Je le vis réduire une fracture.

Il s'agissait d'une fillette qui s'était brisée la jambe. Il enduisit d'abord avec du beurre doux le membre afin de le rendre onctueux et de faciliter le massage. Ayant remis le tibia en place, il fabriqua avec une vieille couverture de livre une sorte de gouttière qu'il bourra de chiffons de laine et il lia fortement cet appareil avec des ganses, immobilisant ainsi la jambe.

Remettre une épaule - luxée demande une force peu commune ; aussi Dréan a-t-il besoin d'aides. Il s'adresse aux hommes de bonne volonté de son entourage. Trois quatre clients de l'auberge tirent qui mieux mieux sur le bras d'un marin blessé. Je crus assister un supplice du moyen âge : l'écartèlement. Les cris atroces du patient me firent penser qu'il se trouvait entre les mains des bourreaux. Il n'en était rien ; peu après il se déclara soulagé. Il arrive quelquefois que, malgré ses rares connaissances Dréan se trompe et met les os l'envers. Si la soudure se produit, le malheureux blessé demeure estropié pour le restant de ses jours. Dans ce cas, Dréan déclare que le malade avait les bras ou les jambes mal conformés et que, quant lui, il ne saurait redresser ce que la nature a voulu placer de travers.

Je crois Dréan un peu hâbleur. Il m'affirme que dans les cas désespérés, son collègue de M., un vrai docteur, l'appelle en consultation et lui laisse même l'honneur d'opérer. Je dois dire que cette alliance de ces deux ennemis irréconciliables, le médecin et le rebouteux, est des plus rares. D'habitude les médecins font poursuivre impitoyablement ces concurrents redoutables qui leur enlèvent une bonne partie des malades et des blessés. Mais les renoueurs se rient des lois et des gendarmes. Avec quelques précautions et quelques ruses, ils exercent facilement leur métier de redresseurs de membres et amassent une petite fortune. Cependant le prix de la consultation est peu élevée, de dix vingt sous, opération comprise. Il est certain que le médecin ne peut lutter avec eux. Pour économiser le prix de la visite d'un docteur, les malades n'hésitent pas s'imposer les pires souffrances. Un blessé, dont le bras ou la jambe est foulé, consent faire un voyage de 20 30 kilomètres, quelquefois plus, étendu sur une mauvaise charrette et secoué douloureusement par tous les cahots. Sa fièvre s'en accroît. Qu'importe puisque, pour ses vingt sous le rebouteux essaiera de lui remettre son membre en place.

Pour être juste, nous devons ajouter qu'il n'y a pas que les paysans croire aux rebouteux. Nous connaissons bon nombre de citadins qui ont recours leurs offices et, ce qui est pire, des charlatans sans foi ni loi. 11 y a quelques années, Rennes, l'un d'eux fit un nombre incroyable de dupes. Il se dégageait de lui une sorte de pouvoir magnétique qui réduisait sa merci les malades refusant de se laisser soigner par lui. Il se flattait de guérir les coxalgies et les luxations congénitales et demandait, pour prix de ses bons offices, des sommes assez élevées. Après des massages plus ou moins habiles, il appliquait, suivant les cas, des pommades et des emplâtres de diverses couleurs, d'ailleurs inoffensifs. La confiance qu'il inspirait était sans bornes. Sa faconde et sa bonhomie méridionales en imposèrent ses malades jusqu'au jour où ceux-ci apprirent que la police recherchait pour escroquerie ce merveilleux guérisseur. Est-il besoin de rappeler la vogue dont a joui si longtemps un curé des environs de Paris, honnête homme, celui-l, et qui, disait-on, guérissait tous les boiteux de France.

L'humanité a toujours cru au miracle : aujourd'hui les hommes cultivés attendent de la science des prodiges et espèrent d'elle toutes les guérisons. Quant , la foule crédule, elle croit encore aux médicastres qui se font passer pour les détenteurs d'un pouvoir surnaturel.

Les rebouteux, quoi qu'on fasse, exerceront encore pendant de longues années leur douteuse industrie.

CHARLES GÉNIAUX.