Histoire amour : L'homme de sa vie, une nouvelle sentimentale de Pat Marvin







Une nouvelle sentimentale de Pat Marvin

L'HOMME DE SA VIE

Lilian, le fusil à l'épaule, marchait à pas feutrés pour ne pas faire fuir le gibier. Le frissonnement des feuilles lui signalait la présence de petits animaux cachés. Effrayé par un rire féminin, un oiseau s'envola brusquement de l'arbre près duquel il se tenait.
Lilian s'avança avec précautions et surprit la conversation de deux jeunes femmes.
- Si tu avais vu son expression ! Je crois que ce soir je vais mettre ma robe noire échancrée dans le dos, histoire de le faire enrager un peu plus, et toi Adeline ?
- Je ne sais pas encore, murmura celle-ci. Joachim est plutôt distant en ce moment. Je ne pense pas faire des frais de toilettes inutiles. Je vais porter mon attention ailleurs. Rien de tel qu'un peu de jalousie pour ramener un homme à soi !
Lilian blêmit de colère en entendant ces mots. Adeline Caron, la fille du château, comme tout le monde l'avait surnommée. Une snob frivole et apprêtée. Il haïssait ses fréquentations masculines et ses manières de jeune fille à papa égoïste. Elle s'amusait avec tous les jeunes gens qui lui tournaient autour. Sauf avec lui. Depuis qu'il l'avait remise à sa place le jour de ses 15 ans, elle l'évitait, l'ignorait comme s'il était transparent.
A travers les branches des arbres, il pouvait distinguer son visage : des lèvres rouges bien dessinées, un petit nez espiègle et des boucles d'un blond cendré qu'elle agitait avec coquetterie en ce moment même. Son corps tout en courbures était moulé dans une robe courte qui révélait ses belles jambes. Elle savait jouer des atours dont la nature l'avait généreusement pourvue. Il serra les poings en se sentant malgré lui attiré par les yeux verts mordorés qui pourtant le dédaignaient la plupart du temps.
- Tu ne devrais pas trop jouer avec le feu, Mathilde, recommanda Adeline à sa compagne. Je pense que Renaud est très amoureux de toi. Et sous tes airs de fausse froideur, je sens bien que tu n'es pas totalement indifférente.
- Et toi avec Joachim alors ?
Adeline se mit à rire.
- Joachin est comme moi : on flirte sans plus.
Mathilde, une jolie rousse au visage tacheté de grains de beauté, fit la moue.
- Je me demande si un jour quelqu'un arrivera à te faire craquer. Tu es si détachée.
Adeline haussa les épaules.
Lilian relâcha le feuillage qu'il maintenait et s'écarta du lieu où elles étaient assises.

Plus tard, il déposa le fruit de sa chasse à l'intendance : deux beaux lièvres, que Germaine la cuisinière, ravie, s'empressa de préparer pour le repas du lendemain.
Il regagna ensuite les écuries pour s'occuper des chevaux.
En tant que fils de régisseur, il avait repris le travail de son père à la mort de celui-ci. De temps en temps, il donnait un coup de main à Jean, le palefrenier, plus par passion que par nécessité. Le château des Caron était un vaste domaine où sa famille avait servi pendant des générations. Sa position au château n'était pas pour autant celle d'un simple domestique, bien au contraire. Lilian avait suivi des études supérieures en comptabilité et gestion. Son père était un ami intime de l'actuel propriétaire, François Caron, le père d'Adeline. A la mort de Gatien, le père de Lilian, le châtelain avait confié ses fonctions au fils. Les relations entre les deux hommes étaient presque celles d'un père envers son enfant.

Tandis qu'il brossait la robe blanche de Vanille, la jument, les pensées de Lilian revinrent à Adeline.
Le veuvage avait frappé François Caron très tôt. Adeline, sa fille unique, avait reçu ainsi toute l'affection de son père.
« Un peu trop, assurément », pensait Lilian.
Petite fille, Adeline avait déjà cette arrogance d'une enfant à laquelle on n'avait pas su dire non. Elle était également d'une espièglerie frôlant parfois la méchanceté. Il avait appris à se méfier des attitudes de cette petite tête blonde dont les mauvais tours étaient perpétrés souvent à ses dépens, jusqu'à ce jour où elle s'était tenue définitivement loin de lui.
Il tapota la croupe de Vanille avec douceur.

Le père d'Adeline avait offert à son défunt paternel une petite maison à quelques mètres du château. Lilian y vivait à présent seul.
« Je vais récupérer les restes de ce midi que Germaine m'a réservés et rentrer prendre une bonne douche », se dit-il satisfait du crin luisant de Vanille.
Il s'engagea en direction des cuisines. Le rire exagéré d'Adeline lui parvenait en écho.
Elle était à califourchon sur une chaise tandis que Joachim, son prétendant du moment, lui glissait une fraise dans sa bouche entrouverte. Elle eut un autre fou rire tandis qu'elle mâchait le fruit rouge et faillit s'étrangler à l'entrée de Lilian dans la pièce.
Germaine roulait des yeux ronds vers le plafond en signe d'exaspération.
- Cela suffit, Mademoiselle Adeline, dehors ! la chassa-t-elle. Ma marmite va monter les rampes à ce rythme-là. Vous me distrayez trop !
Adeline, nullement fâchée, quitta sa posture d'équilibriste et l'embrassa sur la joue.
- Tu viens Joachim, fit-elle à son compagnon, ON est de trop.
Elle lança un regard en dessous à Lilian en lâchant ces mots.

Quelques jours plus tard, Lilian, après une dernière vérification des comptes de la semaine, alla rejoindre ses amis Renaud et Kévin près du court de tennis. Au même moment, Mathilde et Adeline, raquettes en main y échangeaient quelques balles.
Il avisa les deux hommes allongés sur la pelouse derrière le court.
Renaud, un séduisant gaillard aux cheveux blonds frisés, l'accueillit d'un ton taquin.
- Je pensais que ton travail de gratte-papier avait fini par te clouer toute la journée à ton bureau.
Lilian les salua et s'étendit à côté d'eux en étalant sa veste par terre.
- Mon travail de gratte-papier, comme tu le dis si bien, me passionne plus que tu ne le crois. Gérer un domaine comme celui-ci est excitant. Aligner des chiffres n'est pas la seule tâche qui m'incombe, loin de là.
- On a constaté cela ! Tu es tellement absorbé que l'on ne te voit presque plus ces derniers temps, dit Kévin, un garçon aux yeux marron et au regard rieur.
Les trois hommes se mirent à discuter de choses et d'autres jusqu'à ce Renaud reprenne d'un ton rêveur :
- Comment souhaites-tu qu'une femme te révèle son amour ? demanda-t-il à Kévin.
Il songeait à Mathilde. Il n'était pas dupe de ses changements d'humeur et de sa prétendue insouciance. Lorsqu'il l'embrassait, ses yeux devenaient doux comme ses lèvres. Il sourit malgré lui.
- Rien qu'à ton sourire réjoui, je devine que Mathilde t'a déjà divulgué le sien. Moi, je voudrais tout simplement qu'elle me regarde droit dans les yeux et qu'elle se penche ensuite à mon oreille pour me chuchoter les trois petits mots magiques.
- Et toi Lilian ? questionna Renaud.
- J'aimerais qu'elle m'attende près d'un feu, nue, avec un bouton de rose dans ses cheveux, émit doucement Lilian.
- Pourquoi un bouton, pourquoi pas une rose épanouie ? s'enquit Renaud.
- Un bouton signifie son innocence, la pudeur d'une femme qui s'offre pour la première fois.
- Tu as de ces fantasmes, toi alors ! Et romantiques en plus ! s'exclama Kévin.
Une balle de tennis vint rebondir aux pieds de Lilian.
Une silhouette en jupette sortit d'un bosquet à sa poursuite.
Lilian ramassa la balle jaune qu'Adeline prit sans même le remercier. Avec un petit salut de raquette à Renaud et Kévin, elle retourna sur le court.
- Ça m'impressionne la façon dont elle te traite, observa Renaud.
- Elle a la rancune tenace. Sept années se sont écoulées pourtant depuis cette histoire, renchérit Kévin.
Lilian fit un geste de la main comme pour balayer avec insignifiance cette indifférence.
A la tombée de la nuit, en prenant congé de ses amis, il se remémora l'épisode sept ans plus tôt. A l'époque, il fréquentait Justine, une étudiante de son âge. Ce jour-là, ils avaient rendez-vous. Elle devait passer le chercher au château pour se rendre ensuite au cinéma.
La jument avait mis bas d'un poulain plutôt fragile. Il avait surveillé le petit animal pendant les deux nuits précédentes en aménageant une couchette dans l'écurie. Au matin, il avait constaté que le poulain était hors de danger. Il s'apprêtait à ranger tout son attirail de couchage lorsqu'il entendit des voix dans la cour.
- Je suppose que vous êtes la fameuse Justine. Lilian n'ose sans doute pas vous l'avouer, mais vos relations n'iront pas plus loin que de simples visionnages de film. Il sera un jour le bras droit de mon père et sa femme devra être à la hauteur de son rang. Vos parents sont ouvriers à l'usine automobile du coin, j'ai entendu dire.
- C'est exact, avait rétorqué Justine, et je suis fière d'eux. A défaut d'un compte en banque bien fourni, ils ont du savoir-vivre. J'en dirai pas autant d'une gamine mal élevée. Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je m'en vais. Dites à Lilian que j'ai changé d'avis. Mon après-midi est bien trop précieux pour le gaspiller en peccadilles avec des gens pédants.
Il avait suivi cet échange avec effroi et colère. Il était ensuite sorti de l'écurie avec précipitation en appelant Justine qui s'éloignait.
Elle s'était retournée et lui avait lancé un regard noir.
- Pas la peine d'insister, j'ai compris ! Cela fait trois mois qu'on sort ensemble et tu ne m'as jamais proposé autre chose que du cinéma. Pas de restaurant, ni de sortie en discothèque. Et dire que j'ai refusé l'invitation de Bruno à dîner aujourd'hui en espérant… rien du tout finalement…. En fin de compte, la gamine a raison : tu n'es qu'un prétentieux qui s'amuse avec les filles. Adieu, ce n'est plus la peine de me relancer !
Il avait baissé les bras, impuissant. La colère gronda alors en lui lorsqu'il aperçut le visage satisfait d'Adeline.
Il avait fondu sur elle et l'avait secouée par les épaules.
- Stupide petite peste pourrie !
Il l'avait ensuite embrassée sauvagement avant de s'essuyer la bouche d'un air dégoûté.
- Je vais me laver avant que ton venin de vipère ne me contamine. Et ne t'avise plus jamais de te mêler de mes affaires sinon ce sera la fessée qu'on aurait dû te donner depuis longtemps !
Il avait crié ces mots tellement fort que toute la domesticité fut au courant.
- La fille du château, murmura-t-il en refermant la porte d'entrée de sa maison, mettant fin également à ce souvenir lancinant.

Le lendemain après-midi, Lilian était au milieu des bois à la recherche de champignons. Germaine en raffolait. Elle en ajoutait dans un plat sur deux. Elle savait que Monsieur Caron ainsi que tous les autres occupants du château appréciaient particulièrement cet ingrédient. La soupe aux champignons était le plat préféré de Lilian en hiver.
Il parcourut la forêt lentement, foulant délicatement le sol. Des lapereaux surgissaient brusquement pour disparaître aussitôt sous des petits bosquets verdissants.
« Rien d'intéressant par ici », songea-t-il après quelques piétinements infructueux.
Il s'aventura près de la cabane du vieil enchanteur, surnom de l'ancien jardinier du château. Un petit coin à proximité regorgeait de bolets et autres variétés fongiques. Il en ramassa un bon panier tout en prenant soin de ne pas abîmer la flore poussant tout autour.
Son panier sous le bras, il arriva près d'un banc de pierre situé à deux pas de la cabane. Il aperçut un livre sombre qui y traînait.
Il s'empara du bouquin qui était en réalité une sorte d'agenda. Sur la couverture en cuir, des lettres d'or s'étalaient : L'HOMME DE MA VIE. Tétanisé par cette découverte, il garda l'objet en main.
Il entendit alors des voix assourdies.
- On rentre Adeline, proposa Mathilde en bâillant. J'ai récupéré toutes nos affaires. Renaud a promis de m'emmener à ce festival de Jazz ce soir en ville. Cette sieste m'a fait du bien. Qu'as-tu fait pendant ce temps-là ?
- Oh rien de spécial ! Attends ! s'exclama soudainement Adeline. Je crois que j'ai oublié…
Elle retourna sur ses pas et Mathilde ne perçut pas la suite de ses paroles.
Elle déboucha sur le banc en pierre et ralentit son allure en apercevant la stature imposante dont le bras athlétique maintenait un panier rempli de champignons. Le visage aux traits virils et aux lèvres minces sensuelles semblait perplexe.
- …mon journal, acheva-t-elle dans un murmure.
Il leva la tête vers la silhouette blonde qui venait d'apparaître et son regard se durcit.
Il le lui tendit sans un mot, puis lui tourna le dos et s'éloigna.

Le vendredi soir suivant, le jardin du château brillait au loin. Les lampions éclairaient de-ci, de-là les parterres fleuris où des jeunes gens se croisaient, un verre à la main.
Lilian, posté à sa fenêtre, observait les silhouettes se faufiler à travers les allées que le vieil enchanteur avait modelées de ses mains artistiques.
Le vieux jardinier avait été retrouvé un beau jour sur les berges de la rivière non loin de sa cabane. Il avait un dernier sourire béat aux lèvres tandis que ses yeux grands ouverts semblaient river sur son œuvre ultime : un bosquet minutieusement taillé en forme de cygne. Lilian songea que Bastien, son remplaçant, n'égalait pas la ferveur du vieil homme à harmoniser et embellir l'espace floral.
Il soupira en écartant la mèche brune sur son front. Il délaissa son perchoir et enfila sa veste aux coudes patchwork.
« C'est toujours la même chose ! Les amis d'Adeline ne respectent rien. Encore une soirée où la pelouse sera martelée par des chaussures de ville dont les motifs creux des semelles imprégneront le gazon en d'empreintes incongrues », se dit-il.

Il se promenait maintenant dans le jardin, jetant des remarques acerbes à certains étourdis éméchés qui s'asseyaient à même la verdure. Il aperçut Adeline à l'écart au fond du jardin. Elle était en compagnie de ce blanc-bec de Joachim, un grand brun avec un rire niais. Il allait détourner la tête lorsqu'il vit qu'elle repoussait les avances de son partenaire avec difficulté. Il se dirigea vers eux.
- Arrête, Joachim ! Je crois que tu as trop bu !
- Pas du tout, j'ai n'ai vidé que deux verres. Allez !
Il se pencha sur elle et ses lèvres rencontrèrent sa mâchoire car elle avait tourné la tête. Cela le mit en colère. Il serra ses bras un peu plus fort cherchant à l'embrasser à nouveau.
- Joachim, non !
Elle se retrouva libre tout à coup, tandis que Joachim gisait par terre, le nez ensanglanté. Ce dernier se releva, à moitié dessoûlé, et battit en retraite devant les poings rageurs de Lilian qui l'observait avec mépris.
Lilian fit face à Adeline.
Elle le toisa d'un air hautain.
- Je suppose que tu es fier de toi. Je sais très bien tes sentiments à mon égard.
- Tu veux vraiment savoir ce que je ressens pour toi ? Alors, je vais te le dire.
Il fit un mouvement vers elle, un sourire désabusé aux lèvres.
Elle recula d'un pas.
- Je t'aime, avoua-t-il d'un ton âpre. Oui, je t'aime malgré moi, mais je voudrais m'arracher cet amour du cœur pour le fouler, et l'ensevelir à jamais sous mes pieds.
Il l'attrapa par les épaules et écrasa sa bouche sous la sienne. Il l'embrassa à en perdre haleine pour la rejeter ensuite brutalement.
Elle tomba à la renverse.
- Je ne suis pas un de ces petits coqs stupides qui font le beau à ta cour.
Il se rua ensuite vers la sortie tandis qu'elle se remettait debout, le visage livide, les lèvres tremblantes.

La semaine suivante, il fêtait ses 27 ans. Le père d'Adeline lui avait proposé de célébrer dignement cet évènement au château.
- Non, je vous remercie, mais je préfère savourer cette soirée en petit comité, avait répondu Lilian.
François Caron n'avait pas insisté. Chaque année, il lui posait la même question et obtenait invariablement une réponse négative.
« Cette histoire avec Adeline finira bien par s'estomper, un jour ou l'autre. D'ailleurs, je devrais avoir une petite conversation avec ma blondinette ».
Ses fréquentations et son attitude oisive depuis son refus de continuer ses études de droit commençaient à l'inquiéter un peu. Elle avait, selon ses propos, de nouveaux projets pour la rentrée.
« Enfin, elle a rompu avec ce bon à rien de Joachim, c'est déjà cela. J'attendrai donc la rentrée de septembre pour prendre des mesures. »
Sur cette décision philosophe, il suivit des yeux Lilian qui regagnait sa demeure.
Pour son anniversaire, Lilian avait décidé de recevoir chez lui quelques amis, principalement des hommes, autour d'un repas intime, sans chichi. Parmi eux, se trouvait son ami Renaud. Il était accompagné de Mathilde.
Tout au long du repas, Lilian remarqua que cette dernière était très éprise de Renaud. Elle ne l'avait pratiquement pas quitté des yeux.
« Finalement, les propos d'Adeline s'avéraient. Mathilde jouait l'insensible, mais elle était véritablement conquise. Il y a du mariage dans l'air », songea-t-il, heureux pour son ami.
Après le classique gâteau d'anniversaire confectionné avec amour par Germaine, il défit ses cadeaux et remercia chaleureusement ses invités.

Ces derniers ne s'attardèrent point, la plupart travaillaient tôt le lendemain. Dans le chahut des bonsoirs, il les regardait s'éloigner sur le pas de la porte lorsque Mathilde fit demi-tour jusqu'à lui.
- J'ai failli oublier de te le donner.
Elle sortit de son sac à main un paquet enveloppé d'un papier à motif argenté enrubanné de vert.
- Tu m'as déjà offert la belle écharpe en cachemire, serait-ce le bonnet assorti ? plaisanta-t-il.
- Non, celui-là c'est de la part d'Adeline, souffla-t-elle mystérieuse.
Et elle l'embrassa furtivement sur la joue avant de s'enfuir pour rejoindre Renaud qui l'attendait plus loin.
Il referma machinalement la porte, gagna sa chambre et s'assit sur le lit.
Il retourna le paquet dans ses mains pendant de longues minutes, puis le posa sur le chevet du lit. Il resta encore quelques instants à l'observer. Il reprit ensuite le paquet soigneusement emballé et d'un geste brutal, tira sur le nœud vert et déchira le beau papier.
Il demeura interdit quelques secondes, puis ses doigts tremblants tracèrent les lettres dorées du cahier écorné.
Ces mots semblaient le narguer.
Il avait les mains moites.
Il souleva la couverture au même rythme que le battement de son cœur. La photo qui surgit lui causa un choc. Il feuilleta avec plus de vivacité les pages suivantes et découvrit d'autres photos, représentant le même homme à différentes époques.
Il referma sèchement le cahier et le rouvrit à nouveau.
Il en dévora toutes les pages dont la première remontait à sept ans. Une écriture féminine dévoilait, jour après jour, un amour ardent pour cet homme dont le portrait illustrait chaque passage. A la dernière page, elle avait inscrit :

Cabane du vieil enchanteur - Minuit - Ce soir.

Il consulta sa montre avec fébrilité. Il était un quart d'heure avant l'heure du rendez-vous. Il courut comme un fou au dehors et traversa la petite clairière qui menait à la cabane. Le froid de la nuit lui mordait le visage mais il n'en avait cure car il était en sueur. Lorsqu'il aperçut la chaumière, il s'arrêta brusquement et avança d'un pas ralenti jusqu'à l'entrée.
Il poussa la porte lentement. Un feu crépitait dans la cheminée. Elle était assise sur un tapis mendiant. La lueur des flammes jetait des arabesques bleutées sur sa peau, faisant miroiter la blancheur de son corps totalement nu offert à sa vue.
Il s'approcha doucement. Elle avait les yeux levés vers lui, un bouton de rose blanche planté au coin de l'oreille droite. Dans son regard, il lut le plus tendre des aveux, celui dont elle avait noirci les pages de son journal intime :

L'homme de ma vie,
Il me déteste, il me hait
Si seulement il savait
Combien mes jours sont remplis de lui
Combien de fois j'ai pleuré
Parce que mon cœur exalté
A souffert de ses regards chargés de mépris
Pour des gestes incompris
Si seulement je pouvais
D'un brûlant aveu
Effacer cette tourmente dans ses yeux
Et de lui me faire aimer.


Tandis qu'il s'agenouillait à sa hauteur, il sentit son cœur frémir d'un bonheur longtemps enfoui et qui rayonnait maintenant, aussi intense que le feu qui rougeoyait derrière eux.

Fin